L’anonymat du voyage

Août 2017

J’ai une anecdote amusante à vous raconter.
Lorsque A. était là, pour sortir un peu de l’appartement où il n’y a rien de bien intéressant à faire pour sa fille R. de 15 mois, nous avons pris le tramway direction le parc.
R. était installée dans sa poussette, avec à la main une tranche de pain de mie en guise de casse-croute.
Il faut savoir que le pain de mie n’est pas très répandu, et surtout pas très apprécié en Allemagne. J’ai eu plusieurs fois des remarques d’amies allemandes qui se demandaient comment je pouvais manger ça. Effectivement, quand on a l’habitude de manger du pain très complet, et que ce qu’on a comme pain le plus blanc ressemble à ce qu’on appellerait du pain noir en France*, le pain de mie est un truc plein d’air, très mou et aux propriétés nutritives discutables…
Nous étions donc dans le tramway, à attendre son départ, et là, un jeune à côté de moi dit à ses deux amies, en allemand : « Noch französische Scheiße », « Encore de la merde française ». Je me suis retenue de rire, et j’aurais bien répondu : « Genau, französische Scheiße, von einer Deutschen gegessen », « Exactement, de la merde française, mangée par une Allemande ». Mais bon, la réplique, elle m’est venue quelques secondes trop tard pour pouvoir encore la sortir. Cela dit, ils ont dû entendre un peu plus tard qu’A. parlait allemand à sa fille, et comprendre leur erreur…

Le lien avec le titre, c’est que quand on est en voyage, on se sent en quelque sorte « protégé ». Quand on parle une autre langue, on oublie qu’on peut malgré tout être compris, et on dit à voix haute des choses qu’on chuchoterait normalement en aparté. Même sans ça, le fait d’être hors de son environnement habituel, loin des contraintes sociales et familiales occasionne un certain relâchement. Et c’est intrinsèque au tourisme, dont la définition inclut le fait de sortir de son cadre de vie. Il y a donc un sentiment d’impunité, d’anonymat qui provoque des changements de comportements. Un professeur nous expliquait ça cette année dans un cours sur le tourisme sexuel, ainsi que le genre et la sexualité dans le tourisme.  N’y voyez pas que du négatif. Cette fameuse impunité peut pousser certains à des comportements répréhensibles, mais la confrontation à l’altérité et une certaine liberté peuvent aussi permettre de se réapproprier son propre corps, de prendre de saines habitudes, voire d’avancer vers l’égalité des genres. Les nouvelles pratiques testées à l’occasion d’une expérience touristique peuvent ensuite être transposées dans la vie quotidienne au retour.
Les voyages et l’anonymat qu’ils procurent sont donc un outil, qui, comme tout outil, peut être utilisé pour le « bien » ou pour le « mal »… Vous pouvez désormais mieux comprendre pourquoi on reproche souvent aux touristes de ne pas faire attention et de polluer, tout en parlant trop fort, mais vous savez également que ça ne dit pas grand chose du comportement de ces personnes une fois chez elles. Ne généralisez pas une culture à la vue de quelques touristes, et prenez du recul sur vos propres actions et attitudes lorsque vous êtes loin de chez vous.

 

 

* Ok, j’exagère un peu, mais c’est l’idée.

NB : Je n’ai malheureusement pas à disposition la bibliographie qu’E.J. a utilisée pour faire son cours… Je précise donc simplement que cet article est une réflexion à partir des éléments qu’ils nous a enseignés.

Long terme

Août 2017

Je reçois la visite de ma correspondante allemande. Enfin « correspondante »… Le mot n’est pas tout à fait adapté. En allemand, pas d’ambigüité : « Briefpartner » ou « Brieffreund », littéralement partenaire ou ami de lettres, est celui avec qui on échange du courrier, tandis que « Austauschpartner », littéralement partenaire d’échange, est celui à qui on rend visite et qui nous rend visite en retour. A. est mon « Austauschpartnerin ». En seconde, en classe Abibac, elle est venue passer trois mois avec moi, des vacances au ski au lycée. A l’internat avec moi en semaine, dans ma famille le week-end. Ensuite, j’ai fait de même en Allemagne.
C’était ma première longue expérience à l’étranger. C’est là que j’ai compris, non, mieux, ressenti à quelle point le proverbe « les voyages forment la jeunesse » est vrai. J’ai non seulement été très heureuse pendant ces quelques mois, à la mesure de l’intense déprime que j’avais traversée quelques mois plus tôt, mais j’en ai surtout été consciente sur le coup. Lorsque j’ai dû repartir, j’étais en larmes. Mais j’ai décidé à ce moment-là que je ne pleurerais plus sous prétexte que quelque chose de bien se termine. Il faut au contraire se réjouir d’avoir vécu une expérience heureuse.
Depuis, j’ai fait mon chemin, dans ce domaine et dans d’autres, mais je ressens encore régulièrement l’influence d’A. Parce que chaque fois que nous nous voyons, que nous discutons, que nous échangeons sur notre vie dans nos pays respectifs et nos expériences dans le pays de l’autre, nous élargissons le champ des possibles. Nous nous ouvrons à d’autres idées ou méthodes liées à la culture de l’autre. Et par culture, je n’entends pas forcément celle du pays, mais parfois celle de la famille. Car, je le dis et je le répète, j’ai vécu avec une Allemande, un Palestinien, une Turque, une Italienne, un Brésilien, des Canadiens, des Chinoises, une Hongroise, une Autrichienne pendant 2 à 12 mois, et travaillé avec d’autres nationalités encore, mais c’est dans la Sarthe que j’ai vécu le choc culturel le plus important.
Si le pouvoir d’A. sur moi est si important, je pense que c’est grâce à l’expérience intense que nous avons vécue la première fois : nous nous sommes intégrées dans la vie de l’autre. Nous avons partagé le même toit, les mêmes cours, les mêmes vacances. Nous avons fait partie de la bande d’amie de notre correspondante. Donc nous nous comprenons, nous connaissons l’origine de l’autre, ses habitudes, ses valeurs.  Nous pouvons nous mettre à sa place, parce que nous y étions.
L’irrégularité des contacts ensuite n’y a pas nui.  Quelques mails et coups de téléphones suffisent à maintenir la possibilité de se rendre visite. Et lorsque nous nous voyons enfin, nous pouvons de nouveau échanger, sur des sujets qui évoluent avec notre vie. Disons-le clairement, à 15 ans, nous ne parlions pas du nombre d’enfants que nous voulions ou de leur éducation ! Ni de mémoire de master ou de recherche de travail. Aujourd’hui oui.
Forcément, A. est aujourd’hui maman. Etudiante ET maman. Pas vraiment quelque chose que j’aurais envisagé de mon côté !
C’est donc avec sa fille qu’elle est venue jusqu’à notre appartement bien trop petit pour accueillir une demoiselle de 15 mois plus de quelques jours, ce qui nous a quand même fait plaisir ! Puis nous avons poussé jusqu’à la ferme de mes parents, qu’A. tenait absolument à montrer à sa fille. Elle veut d’ailleurs y revenir tous les ans. Parce que oui, une expérience aussi marquante sur le long terme, on ne la garde pas pour soi, on la partage avec ceux qu’on aime le plus.